Le serpent qui danse

Un certain nombre de photographes sliens prennent prétexte l’inspiration à de grands maîtres. Soit. Mon œil a été attiré récemment par l’affiche sur Flickr d’une exposition  » The Dancing Serpent ».

J’aime beaucoup les poèmes de  Charles Baudelaire et je n’ai tout d’abord pas voulu me confronter à cette exposition par crainte d’être déçue bien sûr, ou agacée, mais je suis également tombée sur un article de Kate Bergdorf, auteure de ces images,  qui met sur le même plan les photographies virtuelles et les photographies réelles.

 http://maps.secondlife.com/secondlife/Hidden%20Village/33/179/875

J’ai lu attentivement et je vous fais part de quelques réflexions sur « Le serpent qui danse ».

Tout d’abord il semble récurrent sur Second Life de nommer, de justifier tout acte de loisirs ou créatif ou qui s’en rapproche comme de l’art. Ce qui est à mon avis en soi une erreur.

Ainsi, dans un premier temps, Kate Bergdorf expose des images dont elle explique qu’elle s’est inspirée d’un poème de Charles Baudelaire, Le Serpent qui danse, tiré du recueil « Les Fleurs du Mal » ou tout au moins, comme elle n’est pas francophone, au travers de la traduction de William Aggeler, ce qui me semble déjà un premier filtre et pas des moindres, celui de la barrière de la langue, en particulier en poésie.

https://katebergdorf.wordpress.com/2017/05/11/le-serpent-qui-dance/

Dans un deuxième temps, elle écrit un article sur son blog  « the validity of virtual photography » qui dit en gros qu’une photographie virtuelle a autant de valeur qu’une photographie réelle. Comme elle semble en douter elle-même, ou tout au moins de la qualité de ses propres photographies sliennes, elle demande l’avis de quelques amis, qualifiés de « grands » photographes dans le jeu et sur Flickr.

https://katebergdorf.wordpress.com/2017/05/16/the-validity-of-virtual-photography/

Elle reçoit donc des commentaires d’amis, dont la vision est déjà déformée par l’usage chronophage et addictif d’un jeu virtuel et des codes communs et consensuels  à l’univers du Flickr slien.

Mais ce que j’ai trouvé de beaucoup plus intéressant dans la démarche, hormis le questionnement, c’est qu’elle a aussi demandé l’avis sur son travail d’un photographe réel, extérieur à cet univers. Cette personne a refusé de commenter.

Cependant, je n’en tirerai pas les mêmes conclusions qu’elle. Cette démarche je l’ai eue aussi et mon ami photographe rl est resté également dubitatif -poli mais dubitatif- et je le comprends fort bien.

Les images sliennes, en particulier d’avatars, restent dans un registre, à mon sens, d’amateur.  Un amateurisme parfois bien sympathique, parfois indéfinissable ^^ mais cela ne devrait pas avoir d’autres prétentions. La technique, savoir utiliser des logiciels de retouche, appliquer des filtres, ce n’est pas cela qui va apporter le petit supplément d’âme à une photo, d’autant plus sur un sujet qui n’a pas de vie ou de consistance, ou de message, ou de valeur universelle.

Je suis donc allée voir l’exposition « le serpent qui danse ».

Ainsi, j’ai vu des images d’un avatar féminin nu ou en sous-vêtements, sous le regard d’un avatar masculin habillé.  Jeu d’ombre et de lumière, avec un filtre grain très accentué. Chaque image est vendue 500 L$.  On est d’accord, rien de révolutionnaire. Extrêmement banal qui plus est en ce qui concerne second life.

Your eyes where nothing is revealed

Si je le dis autrement, nous avons une femme qui s’exhibe et un homme mis en situation de voyeur. On reste donc totalement dans les clichés.

My dreamy soul sets sail

En ce qui concerne les références explicites à Baudelaire, il y a une image d’avatar féminin en soutif, sans culotte, au corps déformé, en mouvement, les cheveux en l’air, avec un tatouage de serpent. On comprendra pour l’idée de mouvement et le serpent, beaucoup moins pour le reste. Plus un dessin du poète et des extraits.

C’est d’ailleurs l’image choisie pour l’affiche.

crédit photo Kate Bergdorf

En fait, on nous présente une poupée de type caucasien qui n’a rien de sulfureux ou de singulier, alors que le serpent qui danse est un poème lyrique en hommage à Jeanne Duval, sa maîtresse, sa compagne pendant près de 20 ans, avec qui il a eu une relation tumultueuse et qu’il surnommait « ma Vénus noire » parce qu’elle était d’origine mulâtre et de naissance Haïtienne. Le poète décrit un corps et une chevelure qui ondulent comme un serpent (à ce propos on peut lire aussi « La chevelure » du même auteur), évoquant le côté mystérieux, fascinant et en même temps maléfique, dangereux comme cité dans la Genèse et qui est sa propre vision de la femme en général. Bien qu’amoureux, c’est un homme qui ne s’est pas affranchi pour autant de tous les stéréotypes de son temps comme une misogynie certaine et un racisme de base.

Dessin à la plume de Jeanne Duval par Baudelaire

Chacun se fera sa propre opinion. En tant que fan des poèmes de Baudelaire et de la littérature française du XIX siècle en général, il me manque l’émotion, l’intensité, la sensualité, la dualité du regard posé sur l’être aimé  (« chère indolente« , « sous le fardeau de ta paresse« ) et plus prosaïquement la longue chevelure brune,  l’exotisme de ses traits, l’essence même de la femme admirée par le poète et même les défauts, les imperfections, la créature imparfaite parce qu’elle est humaine et parce qu’elle est humaine elle est unique et singulière. Et le regard subjectif d’un homme inscrit dans son époque, avec lui-même ses qualités et ses défauts, et son fameux « spleen » ainsi qu’une forme d’attirance/répulsion. Mais pour cela il faut une connaissance plus pointue du sujet dont on veut s’inspirer.

Je ne dis pas qu’une photographie virtuelle ne peut pas procurer à celui/celle qui regarde une émotion ou traduire certains états affectifs du photographe mais est-ce pour autant de l’art ? Et si émotion il y a, quelle est la part induite par la connaissance ou méconnaissance de cet univers virtuel ? D’où vient ce besoin de légitimité dans un domaine qui relève du divertissement ?

« Miroir, miroir… »

Cela donne l’impression d’un jeu un peu pervers, comme la belle-mère de Blanche Neige qui ne peut cesser de questionner son miroir : « « Miroir, miroir joli, qui est la plus belle au pays ? » Il y a beaucoup de prétention ou d’inconscience dans le fait de penser que faire des tas d’images d’un avatar auquel on s’identifie et qu’on n’a pas créé qui plus est, puissent apporter vraiment quelque chose aux autres ou dans le domaine artistique ou culturel. Pourquoi ne pas se contenter de la caresse narcissique que peut procurer la surexposition de son avatar dans un monde virtuel et la « popularité » qui en découle ?

Un avatar n’a pas de charme. On a des poupées Barbie aux formes conformes aux standards actuels et aux yeux  aussi vides que ceux du pauvre poisson mort sur l’étal du poissonnier.  Vous aurez beau appliquer x filtres, x flous dits artistiques, x retouches…cela n’atteindra jamais la profondeur ou l’âme d’un être vivant. Ou alors il faut être sacrément immergé dans le jeu. Ou amoureux. Ou les deux. Ou totalement à côté de la plaque. Ou bon candidat pour le HP.

Et j’ai envie de rajouter qu’il n’y a pas que le féminin qui peut être beau.

Si cela c’est de l’art, alors cet art-là est un enfermement.

Pour terminer, je vous propose de venir onduler avec moi (pas avec un avatar, mais avec votre propre corps ^^) :

Le serpent qui danse

Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux où rien ne se révèle
De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêlent
L’or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l’eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon cœur !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857)

Publicités

2 réflexions sur “Le serpent qui danse

  1. Article super, qui décortique bien cette superposition de clichés dans un cliché…
    Je ne sais pas si tu lui as envoyé le lien de ton texte (alors il faudrait sans doute une traduction de google, qui risque d’être bien pire que celle de Baudelaire…), ce serait marrant d’avoir sa réaction.
    Effectivement, ses « photos » sont loin d’être sensas, indépendamment de ce qu’elles véhiculent.
    Je parlerai pour SL, comme d’autres, non de photos mais plutôt d' »images ». Il y a la question de la lumière bien sûr. Mais la spécificité de la photo, c’est l’impression sensible de la réalité, du temps. C’est « l’instant décisif » cher à Cartier Bresson qui donne une force émotive. C’est le processus chimique, un lien indissociable avec le réel, la présence d’une absence, du révolu. D’où cette sensation émouvante lorsqu’on regarde la photo d’une personne disparue.

    Loee obtient des images étonnantes, qu’on ne dirait pas sorties de SL et qui donnent cette sensation d’une restitution sensible, à vif, du réel.

    Je trouve que les images d’Eve sur le forum sont aussi très chouettes. Je trouve qu’elles relèvent d’ailleurs plus de la composition picturale que de la photo. On approche ici quand même de l’art…

    • Merci tout d’abord d’avoir commenté.

      J’ai également tendance à dire « image » à la place de « photographie » pour second life.

      En ce qui concerne l’exposition, si j’ai traité ce sujet c’est parce qu’il m’intéressait, et l’intention de Kate Bergdorf, s’inspirer d’un poème connu d’un poète français est une démarche que je salue. Cela change des images centrées uniquement sur « je suis trop belle et trop sexy » qui pullulent partout.

      Malgré les côtés qui ne correspondent ni à la réalité ni à ma sensibilité disons, elle s’est attaquée à un projet ambitieux et très difficile, et qui le serait même pour des photographies rl.

      Ce que je comprends moins, c’est d’avoir autant négligé Jeanne Duval, inspiratrice du Serpent qui danse, d’autant plus qu’ elle n’est même pas mentionnée.
      Déjà, techniquement, sur second life, il est possible de présenter un avatar plus ou moins métis, et ne pas se contenter de garder son avatar habituel de type caucasien.
      Dans cette exposition, on voit la représentation de Kate sur second life et en aucun cas un effort centré sur Jeanne, son histoire et ses origines. Or il me semble inapproprié de faire l’impasse sur cela.
      Et même si on n’a pas une grande connaissance du sujet, en quelques minutes de recherche, on trouve des informations (à vérifier) sur le net.
      Ensuite, comme tu le soulignes justement, comment ne pas avoir inscrit l’exposition dans le temps, le XIXème siècle, avec par exemple une proposition de sous-vêtements de style corset, crinoline ou pantalon fendu ?

      Si elle souhaite répondre à ce questionnement, c’est avec plaisir qu’on pourra en débattre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s