Le jouet

« Tu n’es pas un jouet, tu es un homme ! »

J’entendais cette phrase 10 fois par jour. Enfermé dans cette cage sombre nuit et jour, avec juste deux seaux et une banquette pour m’allonger.

Depuis combien de temps étais-je enfermé là ? Mon geôlier m’assenait inlassablement la même phrase. Il venait également m’apporter à boire et à manger et pour vider les seaux .

Pour une raison que j’ignore il avait toujours l’air très en colère après moi.

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Je n’aime pas qu’on soit fâché avec moi. Auparavant, j’avais l’habitude de satisfaire exclusivement les désirs de ma Maîtresse, et elle n’avait quasiment jamais élevé la voix sur moi.

Et cet homme, cet inconnu, me regardait comme si j’étais un animal sauvage. Je ne me plaignais pas pourtant. J’attendais ma Maîtresse. Elle allait venir me chercher.

On m’avait enlevé du palais de ma Maîtresse, frappé, bâillonné, jeté dans une embarcation et enfermé là.

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« -Pourquoi suis-je là ?

Pour la première fois, mon geôlier me regarde autrement que comme un animal.

– Ah enfin tu commences à réagir !…Tu es là pour apprendre et comprendre que tu n’es pas un jouet mais un homme.

– Mais…mais je suis un jouet. Le jouet de ma Maîtresse.

Il fronce les sourcils et me lance un regard haineux.

– Tu n’es pas un jouet, tu es un homme ! Conduis-toi en homme ! »

Le voilà reparti en grommelant. Cela n’a aucun sens pour moi. Ma fonction dans ce monde est d’être un jouet. Depuis 5 ans que je suis au service de Maîtresse, j’ai rempli mon rôle. Satisfaire ses moindres désirs, aller au-devant de ses souhaits, anticiper ses envies…Elle avait continué à parfaire mon éducation, et je profitais tous les jours de ses précieux enseignements dans le domaine des lettres et de la musique.

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Je n’ai aucune envie de rester dans cette cage. Il faut que je sache ce que veut cet homme, que je tente de le satisfaire pour qu’il me laisse enfin retourner auprès de ma Maîtresse.

« – Je ne suis pas un jouet, je suis un homme.

Il me dévisage.

– Oui, tu es un homme. Un homme libre. Je suis chargé de t’apprendre qui tu es. Je repasserai demain et tu pourras sortir un peu. Si tu te conduis bien, ça se passera bien. »

Un homme libre ? Dans cette cage ? C’est ça être un homme libre ? Ma Maîtresse doit se demander où je suis, ce que je fais et cette pensée me rend triste. Il me dit que je vais pouvoir sortir. Peut-être pourrais-je m’échapper ? Je ne dois pas perdre espoir. Je n’ai pas le choix.

Il n’a pas menti. Me voici dehors. Mais je suis enchaîné. Mains et pieds entravés. La lumière du jour est aveuglante.

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« – On est obligés de prendre certaines précautions. Certains jouets essaient de s’enfuir les premiers temps. Il faut apprendre à être un homme. Là-bas, c’était l’esclavage pour toi. Ici, quand ta rééducation sera terminée, tu seras un homme libre. On te donnera une maison, et tu travailleras dans un jardin collectif. Tu pourras avoir une femme et fonder une famille. »

Esclavage, homme libre, rééducation, travailler, avoir une femme, famille…Ces mots résonnent étrangement en moi, sans que je puisse en percevoir le sens.

Je ne suis pas un esclave, je suis un jouet. J’ai déjà une maison, j’habite dans le palais de ma Maîtresse. Pourquoi une femme, une famille ? Travailler dans un jardin ? Je m’occupe parfois des fleurs de ma Maîtresse et je pratique l’art floral avec elle. Mais je dois taire mes pensées. Satisfaire cet homme-là qui détient la clé de mes chaînes afin de pouvoir la retrouver sans plus tarder.

Les jours passent… Combien, je ne sais…J’obéis à cet homme, je fais divers travaux physiques. Je dois répéter tous les jours « Je suis un homme ». Je regagne ma cellule tous les soirs.

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Je fais tout ce qu’on me demande. Docilement. Mais ma fonction n’a jamais été d’obéir à un tel individu. Je n’en tire aucun plaisir.

Le plaisir…Dans la solitude de ma prison, le plaisir est toujours associé à ma Maîtresse. Nos jeux sensuels, notre amour des arts. Je sais que j’ai beaucoup de chance par rapport à certains autres jouets. J’avais entendu le récit de jouets maltraités par leur Maîtresse. Cela m’avait choqué et j’avais eu de la peine pour eux.

Ma Maîtresse ne m’a jamais frappé, ni mis de chaînes. Mon attachement à elle s’était fait d’une autre manière, subtile, troublante, au fil des jours, et bien plus solide que n’importe quelle entrave. Je lui voue une admiration sans borne. Elle règne sur son royaume avec douceur et fermeté à la fois. Elle m’avait choisi parmi une centaine de jouets. J’étais dévoué corps et âme à son plaisir. J’avais aussi découvert combien son propre plaisir suffisait à combler le mien…

J’évoluais dans un univers rempli de beauté, où tous les sens étaient satisfaits. Je me sentais protégé et choyé. Jusqu’à ce jour maudit où des hommes armés avaient envahi le royaume et m’avaient enlevé…

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Les jours passent. Interminables… A force d’obéissance servile et d’abnégation stupide, je finis par gagner leur confiance, et un soir, au moment de réintégrer ma cage, mes chaînes me sont ôtées.

Je peux désormais sortir sans être entravé.

« -On est contents de toi. Tu évolues bien. Tu vas pouvoir rejoindre un groupe dans la forêt. On t’a attribué une maison. Tu n’auras aucun mal à te trouver une femme. Tu t’appelles Vincent maintenant. Tu peux m’appeler Pierre. Tu travailles bien, tu es fort, tu seras un bon élément pour la communauté. Autrefois, j’ai été un jouet comme toi mais de deuxième catégorie. Un jour, un homme est venu me délivrer. J’ai fait pour toi ce qu’il a fait pour moi.

Pour la première fois, mon geôlier me regarde en souriant. Il a l’air content, satisfait de lui-même. Je note surtout qu’il a été « un jouet de deuxième catégorie ». Je suis un jouet de première catégorie, j’ai relevé haut la main tous les défis qui m’étaient imposés, tant intellectuels que physiques et mon éducation a été complète. Ma Maîtresse de par sa condition a accès aux jouets de première catégorie.

– Tu verras, ce sera une nouvelle vie, tu ne seras plus un esclave, tu seras libre, un homme libre. Tu comprends, Vincent ? Ta vie d’avant ne sera plus qu’un lointain souvenir, un cauchemar… Dorénavant, tu es libre de tes choix.

Je le dévisage. Il semble très excité. Je bous intérieurement même si je ne laisse rien paraître.

– Puisque je suis libre de mes choix je veux retourner auprès de ma Maîtresse.

Je n’en reviens pas. C’est la première fois de ma vie que je dis « je veux » et que j’exprime précisément ce que je désire au plus profond de moi-même. C’est enivrant et ça me fait peur à la fois.

Je le vois se décomposer. C’est comme si je lui avais porté un coup.

« – Tu ne peux pas dire ça ! C’est impossible ! Tu étais un esclave là-bas, un vulgaire objet sexuel ! Je t’offre la liberté, imbécile !

Je baisse la tête. Mais je rajoute d’une voix assurée :

– C’est ce que je veux.

Je me sens bien. En paix avec moi-même, une parfaite harmonie. Il a fallu cette épreuve et cet homme pour que je comprenne qui j’étais et ce que je voulais vraiment. Mon cœur bat à tout rompre : « Je vais la rejoindre, enfin ! » Mes sentiments explosent dans ma tête. « Il faut que je lui dise… » Quand je relève la tête, je le vois qui me dévisage d’un air mauvais.

– Tu ne la reverras jamais. Je l’ai étranglée de mes propres mains, cette salope…. Elle s’est débattue comme une tigresse.»

Le trou noir. Mon esprit vacille…jamais, étranglée, salope, tigresse….Ne plus sentir son parfum, ne plus voir son sourire, ses yeux noirs se poser sur moi, son corps vibrant sur le mien, ne plus être à ses genoux, ne plus baiser sa main qui caresse ma joue et mes cheveux, ne plus entendre sa belle voix partager ses connaissances…Ce n’est pas possible.

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Je me rue sur lui. Comme un animal. Un cri de souffrance s’échappe de ma poitrine. Je vais l’étrangler, il va mourir, il doit mourir !

Elle est morte seule, sans moi, dans la terreur, je n’avais même pas envisagé qu’elle puisse être en danger, je n’avais pensé qu’à moi. « J’ai failli Maîtresse, pardonnez-moi…»

Un râle, un dernier souffle, les yeux révulsés de cette bête immonde qui a osé poser ses sales pattes sur elle….

J’entends des cris derrière moi. D’autres hommes accourent. Je sens une douleur vive dans mon dos. Ils m’ont tiré dessus. A plusieurs reprises. Dans le dos, comme des lâches.

C’est bien. Enfin la délivrance…

 

Si comme Rousseau on pense que  » Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. (…) Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme, et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté » et que soutenir ceux et celles qui luttent pour leur liberté nous paraît une évidence, que l’on ait envie de porter haut et fort et d’écrire le mot Liberté à la manière d’Eluard, on ne peut éviter parfois de se questionner sur cet autre aspect souligné par John Stuart Mill :  » Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas être légitimement contraint d’agir ou de s’abstenir sous prétexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l’opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste. « 

L’imagination se nourrit notamment de nos lectures et de nos expériences. Malgré tous ses défauts, Second Life peut être une source pour alimenter cette imagination, de part les différents décors proposés mais aussi et surtout par nos rencontres.

Ce petit texte est le fruit de tout cela, et Anjel, avec la sensibilité qui le caractérise,  y a apporté sa touche également.

Merci à Pifou pour sa participation dans le rôle du geôlier. ^^

 

 

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