Allitérations ou Lecture de poèmes sur Second Life

 

« Pour qui sont ses serpents qui sifflent sur vos têtes ? »

Voici l’une des allitérations les plus célèbres de la littérature francophone tirée d’Andromaque de Racine (acte V, scène 5) et qui consiste en la répétition volontaire de la consonne s afin de simuler le bruit du serpent (sssss).

L’allitération, du latin « ad » (à) et « littera » (lettre),  est une figure de style qui consiste en la répétition d’une ou plusieurs consonnes à l’intérieur d’un même vers ou d’une même phrase. Elle vise un effet rythmique qui permet aussi de redoubler sur le plan phonique ce que le signifié représente. Elle est couramment employée en poésie, dans le roman poétique et le théâtre mais on peut la rencontrer aussi dans d’autres univers comme la publicité, pour créer un effet mnémotechnique, de mémorisation du nom du produit (source Wikipédia).

Snapshot_551

Le Salon Artistique 2010 ou « Art Fair 2010 », organisé par France 3D et Evenementia du 10 au 19 décembre sur la sim France 3D Sentu Novio,  a pour principe, comme le souligne Lalabel Demina, « de proposer à la communauté slienne un salon où sont regroupées différentes formes artistiques, présentant ainsi la palette des possibilités offertes par la plateforme. Ces représentations artistiques peuvent non seulement trouver naissance in game mais aussi IRL. »

Cela a pris la forme de différentes manifestations telles que des expositions de photographies RL et retouches SL, de sculptures, de peintures, de dessins, d’arts graphiques, de machinima*, l’organisation de concerts live, d’une soirée spectacle avec la Troupe du Moulin Rouge, d’un défilé de mode (avec des robes inspirées par des peintres ou de l’origami, célèbre art du pliage japonais)  et la lecture de contes africains et de poèmes, avec la possibilité de rencontrer et de poser des questions à certains artistes, comme Aniki Seetan qui a présenté ses photographies SL.

C’est ainsi que j’ai pu assister à l’un de ces moments de lecture de poèmes sur Second Life. Jolie surprise : un salon artistique accueillant la poésie en son sein. De plus, Frederic Heberle a une belle voix, posée et audible. Le principe de faire participer l’auditoire en lui proposant de lire ses propres textes ou des poèmes de son choix me paraît une excellente initiative, même une perspective réjouissante. Et comme le souligne le romancier, poète et dramaturge Raymond Queneau (1903-1976) :

« Comme le théâtre est fait pour être joué, la poésie est avant tout faite pour être dite ».

J’ai également été sensible au choix des poètes proposés, avec un thème récurrent « l’amour » : de Louise Labé (XVIe s)  à Louis  Aragon (XXe s), en passant par Pierre de Marbeuf (XVIIe s) ou encore Charles Baudelaire et  Marceline Desbordes-Valmore, tous deux auteurs du XIXe s. Les grands auteurs ont tout compris de la vie et nous transmettent par leurs écrits leurs connaissances, leurs espoirs et leurs désespoirs.

Je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous un poème de Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), « Les Séparés » :

« N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.

Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.

J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,

Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.

Ne demande qu’à Dieu…qu’à toi, si je t’aimais !

Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,

C’est entendre le ciel sans y monter jamais,

N’écris pas !

 

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;

Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.

Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.

Une chère écriture est un portrait vivant.

N’écris pas !

 

N’écris pas ces deux mots que je n’ose plus lire :

Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;

Que je les vois brûler à travers ton sourire ;

Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.

N’écris pas ! »

Il y aurait cependant deux bémols. Le premier est que le cadre choisi ne m’est pas apparu comme très chaleureux ni approprié, une estrade bleue sur un lieu d’accueil des nouveaux, et d’ailleurs le moment de lecture a été interrompu quelques minutes par un « griefer ». Après plusieurs avertissements, ban. Si l’idée de l’accès ouvert à tous est séduisante, on y perd dans ces conditions en concentration et en harmonie. Sans compter le lag qui m’a clouée sur place…

Le second est le côté « amateur » qui est ressorti avec l’intervention du « frère » de  l’animateur  qui a testé son micro, avec une voix d’enfant en fond sonore et quelques moments de « flou artistique ». Mais n’est-il pas vrai que dans beaucoup de domaines nous sommes tous des « amateurs » ? Il faut reconnaître aussi que la double casquette poète et animateur n’est pas simple à assumer. Peut-être devrait-on en soulager les artistes ou tout au moins leur en faire la proposition ?

Il n’est pas facile non plus de faire participer le public. Nous étions tout de même une douzaine de personnes. La voice peut paraître pour certains du domaine de l’intime, une transgression SL vers RL, sans compter une timidité naturelle, la crainte d’être ridicule ou le choix de ne pas faire connaître son sexe réel ou supposé. Il faut aussi pouvoir bien se faire entendre pour que le poème soit apprécié à sa juste valeur et se pose aussi l’usage du casque.

Mais ne boudons pas notre plaisir. Je fais partie de ces personnes qui conçoivent Second Life comme un espace de liberté où l’on peut exploiter ses compétences et ses passions, en se faisant plaisir et en donnant du plaisir, un lieu d’échanges avec les autres, dans un respect mutuel. Ce qui n’exclut pas ou ne devrait pas exclure le sérieux et la rigueur ainsi que la qualité des prestations proposées. Et le côté « amateur » peut ajouter une note de simplicité qui n’est pas dépourvue d’attrait, en créant une ambiance conviviale et en évitant le côté guindé ou formel.

Frederic Heberle a également lu l’un des ses poèmes, d’un érotisme élégant « Allitérations » (septembre 2008) :

« Telle la phalène qui enlace la clarté,

Affole les ailes qu’elle laissera brûler,

La belle louvoie, lucide et indolente,

Virevolte alentours tant que luira la lampe.

L’élégante dame, languissante d’un certain

A la langue luxurieuse, au langage câlin,

Lascive liane ondulant sur son lit,

Se laisse, se lâche, langoureuse, et éblouit

Pour lier au lieu le lutin habile

Qui salive et lèche la chair docile.

La lune pâle sur ses épaules laiteuses,

La cruelle s’élance et se fait allumeuse.

Lui, à l’affût, veut alléger l’attente.

Futile, lucide, là, elle le tente,

Délicate et lumineuse, elle danse,

Enlacée, délaissée, refoule et relance.

L’amant brûlant, sollicité, capitule,

Lui laboure les lombes et bascule.

Elle se laisse aller en l’affolant.

Alors la belle, concluant son élan,

Enlace longuement le lascif avec chaleur,

Appliquée, lape la laiteuse liqueur.

Puis elle ouvre ses ailes, délie les liens,

S’envole librement, futile mais n’oubliant

Rien. »

Quel commentaire peut-on faire après cela ? Une voix chaleureuse et profonde et un beau texte. Il est possible aussi, qu’en tant que femme, je sois plus facilement charmée par une belle voix d’homme.

Pour terminer,  j’ai choisi de vous faire partager « Rêvé pour l’hiver » d’Arthur Rimbaud

(1854-1891) parce qu’il est léger et sensuel et parce que nous sommes en hiver. Qu’existe-t-il de meilleur que de se blottir auprès de l’être aimé et qui vous aime ?

« L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

 

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

 

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou…

 

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête.

Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

Qui voyage beaucoup… 

Ce Salon Artistique est une belle initiative  et on peut souhaiter, en cette nouvelle année 2011, qu’il enrichisse encore et encore et pour longtemps l’éventail déjà étendu de sa palette.

Et pourquoi pas en faisant une place de choix au théâtre ?

 

 

Publié dans Avenir Web-3D

Le Salon Artistique 2010 : http://slurl.com/secondlife/FRANCE3D%Sentu20Novio/174/198/2

 

*Les machinimas sont apparentés à un genre cinématographique, des films réalisés à partir de jeux. Lors de la seconde édition de décembre de l’Atopic Festival à Paris, évènement à l’initiative de Human Atopic Space, association qui promeut l’art numérique, c’est le court-métrage de la britannique Trace Sanderson (Lainy Voon), réalisé à partir de Second Life, « Ctrl, Alt, Del » qui a reçu le prix de l’expérimentation : http://playtime.blog.lemonde.fr/2010/12/21/machinima-ces-films-realises-a-partir-de-jeux/

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s